Depuis sa création en 2021 par la fusion de PSA et Fiat-Chrysler, Stellantis a connu des années de succès remarquables. Carlos Tavares a transformé le groupe en un champion de la rentabilité, notamment grâce à des réductions de coûts drastiques et une diversification vers l’électrique. Cependant, 2024 a marqué un coup d’arrêt : un bénéfice net divisé par deux au premier semestre, des marges en chute libre et des ventes décevantes aux États-Unis. La fin des « marges à deux chiffres », si chères à Tavares, a cristallisé les tensions internes. Le départ soudain du dirigeant, sur fond de divergences stratégiques avec le conseil d’administration et de critiques syndicales virulentes, révèle une crise de gouvernance profonde. L’intérim assuré par John Elkann, héritier de la famille Agnelli, illustre l’urgence de stabiliser un groupe dont l’action a déjà perdu 40 % de sa valeur cette année.
Stellantis sous pression, face à la crise et à la concurrence
Les défis ne manquent pas pour Stellantis, confronté à une concurrence féroce et à une transition écologique coûteuse. Alors que Tesla continue de dominer le marché électrique et que Volkswagen accélère ses investissements, Stellantis doit encore prouver sa capacité à suivre le rythme. Le groupe avait annoncé un plan ambitieux de 30 milliards d’euros pour l’électrification d’ici 2025, mais l’absence d’un leader visionnaire soulève des questions sur l’exécution de cette stratégie. La pression s’intensifie également sur les segments clés du groupe. En Amérique du Nord, des modèles Jeep et Chrysler ont vu leurs ventes s’effondrer, affectés par des problèmes de qualité et des tarifs jugés excessifs. En Europe, Peugeot et Citroën peinent à maintenir leur compétitivité face à des acteurs comme Renault et Hyundai.
Pourtant, Stellantis dispose de solides atouts pour relever ces défis. Ses quatorze marques constituent une diversité unique, permettant de couvrir des segments variés et stratégiques. Jeep, par exemple, pourrait capitaliser sur le marché croissant des SUV électriques, tandis que Fiat et Peugeot ont le potentiel de renforcer leur présence sur les marchés compacts et urbains. L’innovation reste également un levier clé : des investissements dans la conduite autonome et les services connectés pourraient différencier Stellantis de ses concurrents (Volkswagen Group, Toyota…). Par ailleurs, des partenariats stratégiques, notamment dans la technologie et les batteries, offrent une opportunité de partager les coûts tout en accélérant la transition écologique.
Cependant, la concrétisation de ces opportunités repose sur une direction claire et un leadership capable de fédérer les équipes. Ce besoin de cohérence et de vision met en lumière les défis liés à la gouvernance du groupe.
Une gouvernance sous tensions
La démission surprise de Carlos Tavares, directeur général de Stellantis, a provoqué une onde de choc dans l’industrie automobile. Salué par certains syndicats, ce départ met en lumière des désaccords stratégiques profonds au sein du conseil d’administration. En poste depuis la création du groupe en 2021, Tavares a été contraint de quitter ses fonctions en novembre 2024, malgré un soutien affiché du conseil un mois plus tôt.
Appréciée pour son efficacité et ses résultats financiers, la gestion de Carlos Tavares a toutefois suscité des critiques croissantes, émanant des partenaires industriels et commerciaux (réseaux de concessionnaires), des syndicats, et même des gouvernements (Italie notamment). Tous dénoncent un style de management jugé rigide et peu conciliant. Sa stratégie de réduction drastique des coûts, marquée par des suppressions d’emplois et une pression accrue sur les équipes, a intensifié les tensions sociales. Bien que les syndicats saluent ses succès initiaux, ils reprochent un mode de gestion autoritaire qui, selon eux, a profondément fragilisé la cohésion interne.
En parallèle, des relations tendues avec les fournisseurs et les concessionnaires, ainsi que des difficultés dans la gestion de la transition vers les véhicules électriques, ont contribué à irriter le conseil d’administration. Ces désaccords, nourris par des objectifs de ventes jugés déconnectés des réalités, ont finalement fait éclater les tensions au grand jour.
« Le départ de Tavares, ce n’est pas simplement une question de gouvernance, c’est le symptôme d’un groupe à bout de souffle qui n’a plus de cap. Les équipes sont sous pression depuis des années, et aujourd’hui, on a perdu de vue ce qui nous faisait avancer : une stratégie internationale claire avec un minimum de stabilité », confie un ancien cadre du groupe. Un consultant spécialisé dans l’industrie automobile partage un constat similaire, tout en insistant sur les défis opérationnels : « À force de courir après les marges à deux chiffres, le groupe s’est tiré une balle dans le pied : les équipes n’y croient plus et les concurrents, eux, avancent beaucoup plus vite ».
Avec 35 000 emplois en France et un ancrage industriel majeur en Italie, Stellantis doit désormais relever plusieurs défis cruciaux. Apaiser les tensions sociales et rassurer les syndicats sera une priorité pour garantir l’adhésion des salariés. Par ailleurs, le groupe devra sécuriser ses investissements stratégiques sur ses sites clés et accélérer sa transition vers les véhicules électriques pour rester compétitif dans un marché en pleine mutation.
Un leadership à réinventer
Le départ de Carlos Tavares marque un tournant stratégique pour le groupe franco-italo-américain. Sous la direction provisoire de John Elkann, héritier de la famille Agnelli, Stellantis traverse une période charnière où chaque décision sera déterminante pour son avenir. Ce départ intervient alors que le constructeur fait face à des défis majeurs, notamment la nécessité de relancer des ventes en berne. Pour retrouver sa dynamique, le groupe devra impérativement redéployer des gammes de modèles attractifs, avec un positionnement tarifaire adapté aux attentes des marchés. Ces modèles, qui manquent cruellement aujourd’hui, tant en Europe qu’aux États-Unis, représentent un levier essentiel pour redorer l’image de Stellantis auprès de ses clients.
Le choix du futur directeur général, prévu pour le premier semestre 2025, sera crucial. Plus qu’un changement, il doit marquer une refonte stratégique du groupe. La nouvelle direction devra porter une vision claire et fédératrice, réconciliant performance économique, transition écologique et stabilité sociale. L’heure n’est plus aux demi-mesures : il est désormais essentiel de restaurer la confiance des salariés, de rassurer les partenaires et de bâtir un nouveau modèle économique.
Références
Meier O. (2024), « Croissance externe : les vraies questions stratégiques », Xerfi Canal, Avril.
Fernando J., Meier O. (2024), « Management des phases pré-fusion et post-fusion », Revue Française de Gestion, Vol. 4, n°317, p.211-225.
Meier O. , Schier G. (2023), Fusions acquisitions, Dunod, 7ème édition, 368 pages.
Meier O. , Story M. (2022), La croissance externe des entreprises, Editions EMS , 2023, 160 pages.
Meier O. (2022), Diagnostic stratégique, Dunod, 6ème édition, 336 pages.
Meier O. (2021), « Repenser les stratégies de fusions acquisitons », Xerfi Canal, Septembre.
Meier O., Schier G. (2005), Entreprises multinationales, Dunod, 328 pages.
Olivier Meier est chroniqueur expert au sein de Fusions acquisitions Magazine, partenaire éditorial de BPI France et d’ESCP, en charge de la rubrique « Regards croisés », avec Th. Lamarque, PDG d’Althéo.


